Le 11 novembre approche. Et avec lui, un mot que tout le monde connaît : les poilus.

Spontanément, on imagine des soldats hirsutes, mal rasés, avec une barbe de plusieurs semaines au fond d’une tranchée boueuse. L’image est forte. Elle est aussi… largement fausse.

Pour cette première Chronique de la Barbe, je vous propose de remonter le fil de ce surnom. Vous allez voir que l’histoire est bien plus intéressante que la simple question du rasoir.

Poilu : un mot bien plus vieux que la Grande Guerre

Première surprise : le mot « poilu » n’a pas été inventé en 1914. Il existait depuis près d’un siècle au moment où la guerre éclate.

On le trouve déjà sous la plume de Balzac dans les années 1830. Et à l’époque, il ne parle pas de barbe du tout. Un « poilu », c’est un homme courageux, viril, qui n’a pas froid aux yeux.

Pour comprendre, il faut se souvenir que le poil a longtemps été le symbole de la force et du caractère. La langue française en garde plein de traces :

  • « Un brave à trois poils » : un homme très courageux. L’expression se trouve déjà chez Molière.
  • « Avoir du poil » : avoir du cran, de l’audace.
  • « Être de bon ou de mauvais poil » : être de bonne ou de mauvaise humeur. Le poil, c’est aussi le tempérament.

Le linguiste Albert Dauzat, qui a beaucoup étudié l’argot des soldats, résumait l’idée avec une formule savoureuse : le poilu, « c’est l’homme qui a du poil au bon endroit, pas dans la main ! »

Autrement dit, un vrai dur. Pas un paresseux. 😉

De la caserne aux journaux : comment le surnom s’est imposé

Avant 1914, le mot circule surtout dans les casernes. Il désigne en particulier les soldats parisiens, venus des faubourgs populaires, réputés pour monter à l’assaut sans trembler.

Puis la guerre éclate. Et là, tout s’accélère.

Les journaux s’emparent du mot. Ils ont besoin d’un nom simple et affectueux pour parler de ces millions d’hommes partis au front. « Poilu » coche toutes les cases : il est court, populaire, et il dit le courage.

En quelques mois, le surnom passe de la caserne aux salons bourgeois, puis aux campagnes. Dauzat parle d’une diffusion « avec une rapidité foudroyante ».

Mais tout le monde n’est pas fan. L’écrivain Maurice Barrès, par exemple, trouvait que le mot avait « quelque chose d’animal ». Pas très digne, selon lui, pour des héros de la nation.

Gravure ancienne d’un poilu de 14-18 moustachu et barbu, Chronique de la Barbe

Et les soldats, ils aimaient ce surnom ?

Pas vraiment. C’est l’un des détails que je préfère dans cette histoire.

« Poilu », c’est surtout le mot de l’arrière. Celui des civils, des journalistes, des affiches. Au front, les combattants l’utilisaient beaucoup moins. Entre eux, ils parlaient plus volontiers des « hommes » ou des « bonhommes ».

Certains trouvaient même le surnom un peu agaçant. Normal : il était souvent employé par des gens qui n’avaient jamais mis les pieds dans une tranchée.

C’est un peu comme un surnom de famille qu’on vous donne enfant. Vous ne l’avez pas choisi, mais il vous colle à la peau pour toujours. Et cent ans plus tard, c’est bien ce mot-là qui est resté dans les livres d’histoire.

Les poilus portaient-ils vraiment la barbe ?

Venons-en au sujet qui nous intéresse ici, sur Bellebarbouze. Est-ce que ces soldats étaient barbus, oui ou non ?

La réponse est nuancée. Oui, dans les premiers mois de la guerre, beaucoup d’hommes se laissent pousser la barbe. Les conditions sont rudes, l’eau manque parfois, et se raser n’est pas la priorité quand on vit dans la boue.

Mais l’idée d’une armée entière de barbus négligés est un mythe. Les soldats avaient leur nécessaire de rasage dans leur paquetage. Et beaucoup se rasaient régulièrement, ne serait-ce que pour garder un peu de dignité et d’hygiène.

En réalité, ce qui frappe sur les photos d’époque, ce n’est pas tant la barbe que la moustache. Et ce n’est pas un hasard.

La moustache, un vrai règlement militaire

Pendant tout le XIXe siècle, la pilosité des soldats français est une affaire très sérieuse. Elle est fixée… par le règlement.

Comme le rappelle l’histoire de la pilosité retracée par la Gendarmerie nationale, voici quelques dates marquantes :

  • 1832 : la moustache devient obligatoire pour tous les militaires.
  • 1846 : les gendarmes doivent porter une moustache « taillée en brosse ». Pas question de la friser.
  • 1858 : on va jusqu’à préciser ses dimensions. Elle doit couvrir toute la longueur de la lèvre.
  • 1886 : la moustache devient facultative, et la barbe est tolérée.
  • 1914 : retour de la moustache obligatoire pour les militaires, juste à temps pour la guerre.

Pourquoi tant d’attention pour quelques poils ? Parce que la moustache était alors un symbole d’autorité et de virilité. Un soldat glabre faisait presque figure d’adolescent.

Côté gendarmes, il faudra attendre 1933 pour que moustache, mouche et barbe deviennent toutes facultatives. Si le grand retour de la moustache vous intéresse, j’en parle d’ailleurs dans mon article sur la moustache, nouvelle tendance chez les 25-35 ans.

Le masque à gaz, ennemi juré de la barbe

Un événement va changer la donne pour de bon : l’arrivée des gaz de combat, à partir de 1915.

Pour se protéger, les soldats reçoivent des masques. Problème : un masque à gaz doit coller parfaitement au visage. Et une barbe fournie empêche l’étanchéité. Quelques millimètres d’air suffisent à laisser passer le poison.

Résultat : les barbes deviennent un vrai danger. Elles disparaissent peu à peu des visages, puis du règlement militaire. La moustache, elle, reste tolérée, car elle gêne beaucoup moins le joint du masque.

Le paradoxe est savoureux. Les fameux « poilus » ont fini la guerre, pour la plupart, rasés de près. Pour des raisons de survie, pas de style.

Ce qu’il reste des poilus dans notre façon de porter la barbe

Après 1918, la barbe passe nettement de mode chez les hommes. Le visage rasé devient la norme pour plusieurs décennies. La guerre y est sans doute pour quelque chose. Côté américain, par exemple, Gillette a fourni des rasoirs de sûreté à des millions de soldats, qui ont gardé l’habitude une fois rentrés.

Mais la tradition militaire de la barbe n’a pas totalement disparu. Un exemple que vous avez sûrement déjà vu à la télé : les sapeurs de la Légion étrangère. Chaque 14 juillet, ils défilent sur les Champs-Élysées avec leur longue barbe, leur tablier de cuir et leur hache sur l’épaule.

C’est un héritage direct des sapeurs de l’époque napoléonienne, pour qui la barbe faisait partie de la tenue. Une belle preuve que la barbe a toujours eu sa place dans l’histoire militaire française.

Et aujourd’hui ? La question de la barbe au travail, y compris dans les métiers en uniforme, revient régulièrement. J’ai d’ailleurs fait le point sur ce que dit vraiment la loi sur la barbe au travail.

Ce que je retiens de cette histoire

Si vous ne deviez garder que quelques idées de cette chronique, ce seraient celles-ci :

  • Le mot « poilu » existait bien avant 1914.
  • Il voulait dire courageux et viril, pas barbu.
  • Ce sont surtout les journaux et l’arrière qui l’ont rendu célèbre.
  • Les soldats portaient surtout la moustache, longtemps imposée par le règlement.
  • Le masque à gaz a fait reculer la barbe dans les tranchées.

Personnellement, j’aime beaucoup cette idée : avant d’être une histoire de poils, « poilu » était une histoire de courage. Ça donne une autre saveur au mot, non ?

Le 11 novembre, quand vous entendrez parler des poilus, vous aurez une petite anecdote à glisser à table. Et si un convive vous dit que c’était à cause de leurs barbes, vous saurez quoi lui répondre.

Rendez-vous le mois prochain pour une nouvelle Chronique de la Barbe.

Bearded Mother Fucker ! Vous dira la vérité, toute la vérité et rien que la vérité sur les produits pour barbe que je teste, que je les aie achetés avec mes sous ou reçus gratuitement des marques. Mon avis ne changera jamais selon qui a payé le produit.