Aujourd’hui, se laisser pousser la barbe ne coûte rien. Quelques gouttes d’huile, un bon peigne, un peu de patience. Et c’est tout.

Mais il fut un temps où porter la barbe pouvait vider votre bourse. En Russie, au tout début du XVIIIe siècle, un tsar a carrément créé un impôt sur la barbe. Les barbus devaient payer pour garder leurs poils. Et prouver qu’ils avaient payé.

Pour cette nouvelle Chronique de la Barbe, je vous emmène à Moscou, à l’époque de Pierre le Grand. Vous allez voir : l’histoire est aussi drôle que révélatrice.

Un tsar qui rentre de voyage avec des idées plein la tête

Tout commence en 1697. Le jeune tsar Pierre Ier part pour un long voyage en Europe de l’Ouest. On l’appelle la « Grande Ambassade ».

Le tsar voyage presque incognito. Il visite les chantiers navals d’Amsterdam, où il met lui-même la main à la pâte. Il passe aussi par Londres et par Vienne. Partout, il observe, il note, il compare.

Et il fait un constat qui le travaille : à côté de ces pays, la Russie lui paraît en retard. Dans l’armée, dans la marine, dans les sciences… et jusque dans l’apparence de ses sujets.

Car à Amsterdam ou à Londres, les hommes de la bonne société sont rasés de près. À Moscou, au contraire, les nobles portent de longues barbes fournies et de grands manteaux traditionnels. Pour Pierre, ce contraste devient un symbole. Pour moderniser son pays, il faudra aussi changer de tête. Au sens propre.

1698 : le jour où le tsar a sorti les ciseaux

À la fin de l’été 1698, Pierre rentre précipitamment à Moscou. Une révolte vient d’éclater et il doit reprendre les choses en main.

Dès son retour, les grands seigneurs du pays, les boyards, viennent le saluer. Et là, la scène est restée célèbre. Le tsar attrape un rasoir et coupe lui-même la barbe de plusieurs de ses invités. Devant tout le monde.

L’encyclopédie Larousse le rappelle d’ailleurs sans détour : pour occidentaliser les mœurs, Pierre le Grand n’hésitait pas à couper lui-même les barbes des plus grands seigneurs.

Imaginez un peu la tête des boyards. Certains portaient leur barbe depuis des décennies. En quelques coups de lame, elle finissait par terre. Pas besoin de vous dire que l’ambiance devait être un peu tendue… 😉

Le message était clair : la Russie nouvelle serait rasée. Et ce n’était qu’un début.

Gravure ancienne d’un boyard russe barbu tenant un jeton, illustration de la Chronique de la Barbe sur l’impôt sur la barbe

Pourquoi la barbe était sacrée pour les Russes

Pour bien comprendre le choc, il faut se mettre à la place des Russes de l’époque. Pour eux, la barbe n’était pas une question de mode. C’était une question de foi.

Dans la tradition orthodoxe, l’homme a été créé à l’image de Dieu. Et sur les icônes, le Christ, les apôtres et les saints sont tous barbus. Se raser, c’était donc un peu abîmer cette image. Beaucoup y voyaient un péché, rien de moins.

La barbe était aussi un signe de dignité et de maturité. Un homme rasé passait pour efféminé, voire pour un étranger peu fréquentable.

On raconte même que certains hommes rasés de force gardaient précieusement leur barbe coupée. Ils voulaient être enterrés avec, pour pouvoir se présenter « entiers » devant Dieu. L’anecdote est difficile à vérifier dans le détail, mais elle dit bien l’attachement de l’époque.

Comment fonctionnait l’impôt sur la barbe ?

Pierre le Grand est un réformateur, mais aussi un homme pragmatique. Plutôt que d’interdire purement et simplement la barbe, il choisit une solution plus maligne : la faire payer.

Le principe est simple. Vous voulez garder votre barbe ? Pas de problème. Mais il faudra passer à la caisse chaque année. Un décret de janvier 1705 fixe les tarifs, qui varient selon votre rang :

  • Les marchands les plus riches : 100 roubles par an.
  • Les gens de la cour, les fonctionnaires et les militaires : 60 roubles par an.
  • Les autres marchands et habitants des villes : 60 roubles par an.
  • Les domestiques et cochers de Moscou : 30 roubles par an.
  • Les paysans : une petite pièce à chaque fois qu’ils entrent dans une ville.

Pour vous donner une idée, 100 roubles de l’époque représentaient environ 1,5 kg d’argent pur. Autant dire qu’une belle barbe devenait un vrai produit de luxe.

Une exception de taille, tout de même : les prêtres et les diacres étaient dispensés. Toucher à la barbe du clergé aurait été un pas trop loin, même pour Pierre.

Ceux qui refusaient de payer s’exposaient au rasage forcé, parfois en public. On ne plaisantait pas avec les décrets du tsar.

Le jeton de barbe : le « ticket » du barbu en règle

C’est sans doute le détail que je préfère dans toute cette histoire. Une fois l’impôt payé, le barbu recevait un jeton en cuivre. Il devait le garder sur lui et pouvoir le montrer en cas de contrôle.

Ce petit objet avait une drôle d’allure :

  • D’un côté, le bas d’un visage : un nez, une moustache et une barbe.
  • De l’autre, l’aigle à deux têtes, symbole de la Russie.
  • Une inscription qui veut dire, en gros, « argent perçu ».

Plusieurs versions ont été frappées au fil des années. La plus savoureuse date de 1724-1725. Elle a une forme de losange et porte, sur la tranche, une phrase qui résume parfaitement la pensée du tsar : « la barbe est un fardeau superflu ».

Le tout premier modèle, frappé vers 1698-1699, est rarissime. Seuls deux exemplaires ont été retrouvés à ce jour. Les collectionneurs se l’arrachent.

Une bonne affaire pour les caisses de l’État ?

Pas vraiment. Et c’est peut-être la partie la plus ironique de l’histoire.

Entre 1705 et 1708, l’impôt sur la barbe a rapporté en moyenne environ 3 600 roubles par an. C’est très peu à l’échelle d’un empire en pleine guerre contre la Suède.

Pourquoi un tel flop ? Deux raisons principales :

  • Beaucoup d’hommes ont préféré se raser plutôt que de payer. Ce qui, au fond, était le vrai but du tsar.
  • L’État avait du mal à collecter cet impôt dans un pays immense, surtout loin des grandes villes.

En clair, l’impôt sur la barbe n’a jamais enrichi la Russie. Mais comme outil pour changer les mentalités, il a plutôt bien fonctionné, au moins dans les villes et à la cour.

Les plus attachés à la tradition, notamment les vieux-croyants, un courant religieux opposé aux réformes, ont souvent choisi de payer pour rester barbus. Pour eux, c’était une question de conscience.

Pierre le Grand n’est pas le seul à avoir taxé la barbe

L’impôt russe est le plus célèbre et le mieux documenté. Mais l’idée de taxer les poils a traversé d’autres esprits :

  • En France, au XVIe siècle, le roi François Ier, lui-même barbu, aurait obtenu l’accord du pape pour taxer la barbe des prêtres. De quoi financer ses guerres.
  • En Angleterre, une légende tenace prête à Henri VIII une taxe sur la barbe. Problème : aucun document d’époque ne la confirme. Il s’agit très probablement d’un mythe.
  • Au Yémen, en 1936, c’est l’inverse : ce sont les hommes rasés qui devaient payer une taxe.

Comme quoi, selon les époques et les pays, la barbe a été tantôt encouragée, tantôt pénalisée. Elle n’a jamais laissé les dirigeants indifférents.

La fin de l’impôt sur la barbe

L’impôt survit à Pierre le Grand, mort en 1725. Il reste en vigueur pendant plusieurs décennies, de façon plus ou moins appliquée.

C’est finalement l’impératrice Catherine II, dite Catherine la Grande, qui l’abolit officiellement en 1772. Soit près de trois quarts de siècle après les premiers coups de ciseaux du tsar.

Entre-temps, la société russe avait profondément changé. À la cour et dans l’armée, le visage rasé était devenu la norme. Pierre avait gagné son pari, même si sa taxe n’avait jamais été rentable.

Ce que je retiens de cette histoire

Si vous ne deviez garder que l’essentiel, le voici :

  • En 1698, Pierre le Grand rase lui-même ses boyards à son retour d’Europe.
  • Il crée ensuite un impôt sur la barbe, avec des tarifs selon le rang social.
  • Les barbus en règle portaient un jeton en cuivre comme preuve de paiement.
  • Financièrement, ce fut un échec, mais l’objectif de modernisation a été atteint.
  • L’impôt a été aboli en 1772 par Catherine II.

Personnellement, cette histoire me fait sourire à chaque fois que je sors mon huile à barbe. Aujourd’hui, la barbe est un choix libre. Même si, au travail, quelques règles existent encore : j’ai fait le point sur ce que dit vraiment la loi sur la barbe au travail.

Et si vous avez raté la chronique précédente, je vous y racontais pourquoi on appelait les soldats de 14-18 les « poilus ». Spoiler : ce n’était pas à cause de leur barbe.

Rendez-vous le mois prochain pour une nouvelle Chronique de la Barbe.

Bearded Mother Fucker ! Vous dira la vérité, toute la vérité et rien que la vérité sur les produits pour barbe que je teste, que je les aie achetés avec mes sous ou reçus gratuitement des marques. Mon avis ne changera jamais selon qui a payé le produit.